lundi 14 mars 2016

Introduction à Jean Prouvé: Préface de Paul Chemetov

 
















Introduction à l'oeuvre de Jean Prouvé





Préface de Paul Chemetov

Jean Prouvé, comme Jean Marie Helwig dont il est le modèle et le héros sont tous deux lorrains. De Nancy et de Petite-Rosselle. De ces deux versants du destin qui précipitèrent ces deux villes vers la France ou l’Allemagne, entre Art Nouveau et Jugendstil, entre Ecole de Nancy et Wiener Werkstätten, entre Bauhaus et UAM.

Jean Marie Helwig a enregistré pendant près de trois ans ses conversations avec Jean Prouvé, son voisin du même Est âpre, travailleur, tenant parole. La transcription et le commentaire qu’il en fait a ce même côté entêté ou en boucle répétitive qui transparaissait dans les propos de Jean Prouvé. Ce n’était pas un rhétoricien, mais dans son langage un constructeur, un homme du faire, de la praxis dirait-on. C’est la thèse que défend Jean Marie Helwig contre les interprétations ou les réécritures des hagiographies tardives qui en font un designer, un architecte, un ingénieur. Il ne fut rien de tout cela et beaucoup plus à la fois. Un expérimentateur certes, mais dont l’influence fut décisive sur les projets auxquels il participera, que ce soit la Maison du Peuple de Clichy de Beaudoin et Lods ou le siège du PCF à Paris, œuvre d’Oscar Niemeyer.  Ce que Jean Marie Helwig dit de l’objet posé, de l’absence de fondations, de l’absence d’encastrement au sol donc, explique le travail de Prouvé, tout autant que la capacité des plieuses à donner de l’inertie, du bombé aux tôles qu’il employait, laissant de côté les tubes et les profils, débités au mètre et assemblés n’importe comment, qui sont le lot des charpentes et serrureries habituelles.

Prouvé est moderne, non pas seulement stylistiquement, au reste a-t-il un style, plutôt une façon de faire, mais parce qu’il est un homme de l’assemblage, de la légèreté, de la séparation de ce qui dans la maçonnerie englue le parement, la structure et la forme dans une même matière, dans un même bloc. Jean Marie Helwig rappelle opportunément la remarque que faisait Jean Prouvé à propos du Paris d’Haussmann : combien de tonnes par habitant ? L’industrie légère, adaptable, inventive que voulait Jean Prouvé n’avait pas sa place face à la concentration de l’’industrie lourde du béton, portée après guerre par la bureaucratie technique. Il y a de la hiérarchie, de l’ordre, de la discipline dans la construction en béton armé, telle qu’elle fut pratiquée dans les écoles types et les grands ensembles construits par les entreprises générales, tout à fait à l’opposé de l’association coopérative que dirigeait avec fermeté, mais sans paternalisme, Jean Prouvé.

Jean Prouvé fut donc dépouillé de son outil de travail, abandonné même par Claudius-Petit, incapable d’imposer à son administration la commande de panneaux légers qui eut permis à Jean Prouvé de se maintenir à la tête d’une entreprise dont il ne contrôlait plus le capital.

C’est donc le dernier Prouvé, le conseil, l’enseignant qui fut reconnu sur le tard. Il fut encensé, décoré, honoré à l’étranger avant même de l’être par son pays natal, participant en France à la solution technique d’architectures fort éloignées de son approche dans leur esthétique, pour Bofill, Vasconi ou Willerwal.


Jean Marie Helwig réagit donc avec vivacité à une situation où l’on voit s’adjuger des chaises ordinaires de Prouvé aux prix de meubles en marqueterie précieuse. Il réagit tout autant à l’attitude des architectes, même et surtout ceux qui travaillèrent avec Prouvé et ne le citent jamais ou du bout des lèvres alors qu’il fut déterminant dans leurs projets communs. Il est vrai que les racines de cette incompréhension sont à chercher dans la tradition classique –le grand ordre-, dit Jean Marie Helwig fut-elle travestie par l’académisme ou la postmodernité.

Pourtant, les notions modernes de la façade épaisse ou du casier à bouteilles auraient dû permettre l’autonomie de Prouvé, la place autonome de sa production dans l’architecture contemporaine. Mais ni Corbu, ni Dubuisson, ni Beaudoin et Lods et beaucoup d’autres ne le comprirent, en dépit des éloges qu’ils faisaient de Prouvé, oublieux qu’ils étaient de son rôle dans leur travail. Qu’importe, à l’heure du développement durable, de la référence au coût global, au montage, au démontage et au recyclage, à l’autonomie des éléments assemblés, substituables et réparables, de la prise en compte des coûts du transport et de la manutention, surtout verticale, un retour critique à Prouvé s’impose, par delà la copie stylistique de tel ou tel  bombé, de tel ou tel arrondi. La leçon de prouvé n’est pas épuisée, il est même temps qu’elle soit poursuivie et même par d’autres façons, mais dans le même esprit, libre et inventif.

Paul CHEMETOV
Le 09/09/2014



































  



 
















































  



















 


 



































 

























































 



















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