Préface de Paul Chemetov
Jean Prouvé, comme Jean Marie Helwig dont il
est le modèle et le héros sont tous deux lorrains. De Nancy et de
Petite-Rosselle. De ces deux versants du destin qui précipitèrent ces deux
villes vers la France ou l’Allemagne, entre Art Nouveau et Jugendstil, entre Ecole de Nancy et Wiener Werkstätten, entre Bauhaus
et UAM.
Jean Marie Helwig a enregistré pendant près
de trois ans ses conversations avec Jean Prouvé, son voisin du même Est âpre,
travailleur, tenant parole. La transcription et le commentaire qu’il en fait a
ce même côté entêté ou en boucle répétitive qui transparaissait dans les propos
de Jean Prouvé. Ce n’était pas un rhétoricien, mais dans son langage un
constructeur, un homme du faire, de la praxis dirait-on. C’est la thèse que
défend Jean Marie Helwig contre les interprétations ou les réécritures des
hagiographies tardives qui en font un designer, un architecte, un ingénieur. Il
ne fut rien de tout cela et beaucoup plus à la fois. Un expérimentateur certes,
mais dont l’influence fut décisive sur les projets auxquels il participera, que
ce soit la Maison du Peuple de Clichy de Beaudoin et Lods ou le siège du PCF à
Paris, œuvre d’Oscar Niemeyer. Ce que
Jean Marie Helwig dit de l’objet posé, de l’absence de fondations, de l’absence
d’encastrement au sol donc, explique le travail de Prouvé, tout autant que la
capacité des plieuses à donner de l’inertie, du bombé aux tôles qu’il
employait, laissant de côté les tubes et les profils, débités au mètre et
assemblés n’importe comment, qui sont le lot des charpentes et serrureries
habituelles.
Prouvé est moderne, non pas seulement
stylistiquement, au reste a-t-il un style, plutôt une façon de faire, mais
parce qu’il est un homme de l’assemblage, de la légèreté, de la séparation de
ce qui dans la maçonnerie englue le parement, la structure et la forme dans une
même matière, dans un même bloc. Jean Marie Helwig rappelle opportunément la
remarque que faisait Jean Prouvé à propos du Paris d’Haussmann : combien
de tonnes par habitant ? L’industrie légère, adaptable, inventive que voulait
Jean Prouvé n’avait pas sa place face à la concentration de l’’industrie lourde
du béton, portée après guerre par la bureaucratie technique. Il y a de la
hiérarchie, de l’ordre, de la discipline dans la construction en béton armé,
telle qu’elle fut pratiquée dans les écoles types et les grands ensembles
construits par les entreprises générales, tout à fait à l’opposé de
l’association coopérative que dirigeait avec fermeté, mais sans paternalisme,
Jean Prouvé.
Jean Prouvé fut donc dépouillé de son outil
de travail, abandonné même par Claudius-Petit, incapable d’imposer à son
administration la commande de panneaux légers qui eut permis à Jean Prouvé de
se maintenir à la tête d’une entreprise dont il ne contrôlait plus le capital.
C’est donc le dernier Prouvé, le conseil,
l’enseignant qui fut reconnu sur le tard. Il fut encensé, décoré, honoré à
l’étranger avant même de l’être par son pays natal, participant en France à la
solution technique d’architectures fort éloignées de son approche dans leur
esthétique, pour Bofill, Vasconi ou Willerwal.
Jean Marie Helwig réagit donc avec vivacité
à une situation où l’on voit s’adjuger des chaises ordinaires de Prouvé aux
prix de meubles en marqueterie précieuse. Il réagit tout autant à l’attitude
des architectes, même et surtout ceux qui travaillèrent avec Prouvé et ne le
citent jamais ou du bout des lèvres alors qu’il fut déterminant dans leurs
projets communs. Il est vrai que les racines de cette incompréhension sont à
chercher dans la tradition classique –le grand ordre-, dit Jean Marie Helwig
fut-elle travestie par l’académisme ou la postmodernité.
Pourtant, les notions modernes de la façade
épaisse ou du casier à bouteilles auraient dû permettre l’autonomie de Prouvé,
la place autonome de sa production dans l’architecture contemporaine. Mais ni
Corbu, ni Dubuisson, ni Beaudoin et Lods et beaucoup d’autres ne le comprirent,
en dépit des éloges qu’ils faisaient de Prouvé, oublieux qu’ils étaient de son
rôle dans leur travail. Qu’importe, à l’heure du développement durable, de la
référence au coût global, au montage, au démontage et au recyclage, à
l’autonomie des éléments assemblés, substituables et réparables, de la prise en
compte des coûts du transport et de la manutention, surtout verticale, un
retour critique à Prouvé s’impose, par delà la copie stylistique de tel ou
tel bombé, de tel ou tel arrondi. La
leçon de prouvé n’est pas épuisée, il est même temps qu’elle soit poursuivie et
même par d’autres façons, mais dans le même esprit, libre et inventif.
Paul CHEMETOV
Le
09/09/2014
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